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Justice climatique  et  pouvoir politique

Nous sommes à la veille d’un majeur et dangereux changement  climatique provoqué par la combustion d’énergies fossiles. De plus en plus de gens sont conscients de cette menace. La réaction va du fatalisme à une superficielle croyance optimiste  que, d’une façon ou d’une autre,  l’ingéniosité humaine prévaudra.

 

Que dit  la science?

   La science accroit  notre compréhension de ce qui se passe sur la planète au-delà du réchauffement climatique.

   L’époque Holocène correspond aux 11.000 années depuis la dernière période glaciaire, quand un climat relativement chaud et stable favorisa le développement de l’agriculture et de civilisations humaines complexes. De nombreux scientifiques pensent que nous sommes entrés dans une nouvelle époque, l’Anthropocène, en raison de l’impact profond de l’activité humaine sur la planète.

  La science maintenant parle d’un Système Terrestre qui consiste de plusieurs paramètres planétaires ou facteurs de changement au-delà desquelles la stabilité de type Holocène de la Terre serait compromise. En d’autres termes, les conséquences seraient potentiellement dévastatrices pour les sociétés humaines.

On compte au moins neuf de ces paramètres planétaires :

 Changement climatique entraîné par l’accumulation rapide de gaz de serre dans l’atmosphère.

 Changements dans l’intégrité biosphérique (perte de biodiversité), avec un taux d’accélération de l’extinction des espèces (10 fois plus élevé que celui de l’époque préindustrielle);

    Écoulements biogéochimiques, empoisonnement par l’azote dû à l’utilisation d’engrais chimiques à grande échelle;

     Appauvrissement de la couche d’ozone stratosphérique, augmentation des rayons ultraviolets atteignant la terre (l’interdiction des chlorofluorocarbones a partiellement corrigé la situation);

    Acidification des océans, qui entrainera   la mort des récifs de corail ainsi que celle de très nombreux poissons et  mammifères marins;

  Utilisation de l’eau douce,  épuisement des principaux aquifères et assèchement des sources de rivières;

     Changement dans la gestion des terres,  expansion de l’agriculture à 42% des terres libres de glace en réduisant considérablement la couverture naturelle du sol.  

     Concentration atmosphérique d’aérosols (pollution de l’air), responsable de plus de 7 millions de décès chaque année dans le monde entier;

   Introduction de nouvelles entités (pollution chimique), des centaines de milliers de produits chimiques,   nanomatériaux et polymères plastiques rejetés dans l’environnement, ainsi que les organismes génétiquement modifiés et les matières radioactives.

   L’Anthropocène date de la moitié du 20è  siècle.  C’est alors que les facteurs de changement  du système terrestre commencent à monter en flèche. Nous appelons cela, la Grande Accélération.

Comme d’habitude

   La CdP-21 (Conférence des Parties), accord sur le climat à Paris en  2015, s’est fixé l’objectif ambitieux de limiter la hausse de la température moyenne mondiale à moins de 2 et de préférence de 1,5 ° C par rapport aux niveaux préindustriels.

   Cependant, il n’y a pas d’engagements contraignants pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et pas de dates limite. Les objectifs sont facultatifs.  On ne parle même pas de combustibles fossiles. Daniel Tanuro, éco-socialiste belge dit que le verre de la CdP-21  est à 80% vide. Le climatologue James Hansen va plus loin encore, parlant  de  «fraude vraiment, une imposture”.

   Les concentrations atmosphériques de CO2 ont atteint  plus de 408 ppm et ne cessent d’augmenter. On pense qu’elles n’ont jamais dépassé les 250 ppm au cours des deux derniers millions d’années. Pour garder la hausse de la température mondiale en dessous de 2 ° C, il peut encore entrer dans l’atmosphère un maximum de  1 billion de  tonnes de CO2 – En 2016 on avait déjà atteint 601 milliards de tonnes de plus. Nous devons réduire les émissions de 3% par an dans le monde entier et de 6 à 8%  par an dans les pays riches afin de ne pas défoncer le budget carbone.

   Personne ne devrait  attendre la CdP-21  pour atteindre ces objectifs. Ce sera comme d’habitude. L’irresponsabilité des hommes d’État du capitalisme mondial et des chefs d’entreprise n’est pas due à la tromperie, la cupidité ou même à une fausse idéologie comme le néolibéralisme, même si tous ces éléments sont présents. Elle est due à leur rôle de  gardiens du système. Ils comprennent les dangers auxquels nous faisons tous face mais leur loyauté au système et à sa sauvegarde à tout prix, les empêche d’agir autrement.

Qu’est-ce que le capitalisme? Ou “S’il vous plaît arrêtez-moi. Je ne peux pas m’en empêcher.  

  Certains rejettent le terme, Anthropocène, car cela implique que  l’humanité entière est responsable du changement climatique et que cela dégage les capitalistes de leur responsabilité.  Pour moi, c’est une futile bataille de mots sans conséquence.. Le capitalisme n’échappe pas au contrôle des êtres humains. C’est un produit de l’histoire humaine et dans des circonstances historiques données, on peut en venir à bout.

   Bien sûr, le capitalisme est intimement lié à la crise climatique. Nous pourrions emprunter et paraphraser la maxime du philosophe allemand, Max Horkheimer, sur le fascisme et dire que  «Celui qui ne veut pas parler de capitalisme ne devrait pas se prononcer sur le changement climatique.”

   L’historien canadien, Bryan Palmer, a décrit  le capitalisme comme un système “défini par sa dépendance à soutirer de la plus-value d’une   population salariée non propriétaire   et mû par une logique implacable de l’accumulation.» (Bryan D. Palmer, “Cultures of Darkness”, Monthly Review Press, p .405). Il est animé par la recherche incessante de profit, multipliant la production de produits en fonction de leur valeur d’échange plutôt que de leur valeur d’usage, passant les coûts à la société et à la nature.  Comme l’a dit liste, Joseph Schumpeter, : “le capitalisme non seulement ne l’est jamais, mais ne peut jamais être stationnaire … un capitalisme sans croissance est une contradiction en soi.

   Et cette croissance est potentiellement exponentielle. A 3% de croissance par an, le PIB mondial serait multiplié par 16 en un siècle,  par 250  en deux siècles et  par 4000  en 3 siècles. Pas étonnant que la planète riposte!

   Assurément, le capitalisme engendre des dépressions économiques périodiques et des guerres qui résultent en   liquidation massive de capitaux,  dislocation sociale et   perte de vies. Cependant, seulement une vision misanthrope peut considérer cela bon pour la planète.

   Marx avait déjà remarqué que, parallèlement aux progrès de l’industrie et de la science, le capitalisme avait un côté destructeur. Il a comparé le Capital  à «une idole païenne hideuse qui ne boirait le nectar que du crâne des tués.”

   Marx a utilisé le concept de «rupture métabolique» pour décrire l’aliénation entre  société et  nature sous le capitalisme. Par contre,  la majeure partie de la gauche au 20ième siècle est tombée dans le piège du «productivisme», soit hypnotisée par les avancées technologiques de l’industrie capitaliste ou sous l’emprise de la doctrine stalinienne de marche  forcée vers le socialisme dans un seul pays.

 

Le capitalisme fossile

 La destruction de l’environnement est dans l’ADN même du capitalisme. Mais c’est la dépendance du système aux  combustibles fossiles qui nous a menés  au bord de la catastrophe climatique.

   Dans son livre, Fossil Capitalism, l’éco-socialiste suédois, Andres Malm montre comment la révolution industrielle en Grande-Bretagne a été le point de départ de l’économie des combustibles fossiles. Poussés par la concurrence pour trouver un moyen plus efficace d’exploiter la main-d’œuvre, les propriétaires d’usines britanniques ont choisi le charbon et la vapeur plutôt que la puissance de l’eau. La Grande-Bretagne a servi de modèle et a été le premier producteur mondial de gaz à effet de serre dès la fin du 19ème siècle.

  L’augmentation des émissions est désormais au cœur de la logique du capital. Partout où le capital ira  pour accroitre ses profits, les émissions augmenteront. La Chine est à présent le plus important producteur mondial de gaz à effet de serre et sa pollution atmosphérique rappelle celle du 19ème siècle en  Grande-Bretagne mais à beaucoup plus  grande échelle. Comme le dit Malm: les combustibles fossiles sont “le levier général de la production de la plus-value” et “le moteur  de l’énergie pour les rapports de propriété bourgeois.”

    Tant que ce sera rentable, l’extraction du charbon et du pétrole continuera.  La consommation de combustibles fossiles est essentielle  au monde capitaliste dans son ensemble : fabrication, agriculture,  transport et  distribution,   chauffage,   militarisme et   guerre.

 

Un programme Eco-socialiste

   Notre tâche ne consiste pas à lutter  contre le système dans l’abstrait. En fait, le capitalisme actuel est un  capitalisme fossile. L’exigence de réduire et en bout de ligne d’arrêter l’industrie des combustibles fossiles a donc des implications révolutionnaires.

   Les gouvernements doivent s’engager à réduire de façon importante les émissions de gaz à effet de serre. Pour maintenir la hausse des températures en dessous de 1,5 C, nous devons réduire  de 80%  la consommation de combustibles fossiles d’ici 2050.

    Nous disons non à de nouveaux oléoducs (pipelines) et au développement des combustibles fossiles. Naomi Klein a inventé l’expression ‘Blockadia’. Cela revient à jeter du sable dans l’engrenage.

     Oui à la production d’énergie renouvelable, mais  que ce soit un remplacement et non un supplément  au pétrole, gaz et charbon. La conversion de la grille d’énergie en énergie éolienne, géothermique,   vagues et surtout solaire est une tâche colossale mais elle peut et doit être accomplie.

     Non à l’énergie nucléaire. C’est une bombe à retardement  pour les générations futures, comme le prouve la catastrophe de Fukushima .

     Donner un prix de marché au carbone est futile. Cela détourne l’attention de mesures efficaces. Le négoce des droits d’émission a été un échec lamentable en Europe. Les  taxes sur le carbone au point de consommation sont des mesures régressives. Une taxe sur le carbone à la source avec tous les revenus redistribués à la population est supportée par James Hansen, un scientifique à l’avant-garde de la lutte pour la stabilisation du climat.

   Mais le problème est si urgent et si énorme que des changements plus radicaux s’imposent. La nationalisation sans compensation des Géants du pétrole  et des grandes banques sous un contrôle  démocratique des travailleurs et de la communauté est une nécessité clé. Ce n’est qu’en s’emparant des énormes ressources des géants de l’énergie et du secteur financier, que nous nous pourrons éliminer progressivement les combustibles fossiles et mettre en place  un système d’énergie alternative.

L’industrie automobile, sous  le contrôle des travailleurs, doit devenir propriété publique pour que la conversion du transport automobile de masse en de nouveaux modes de transport durables soit possible.

   Nous devons exiger une réduction radicale de la semaine de travail à 30 heures ou moins, sans perte de salaire. La réduction du temps de travail est une condition préalable à la participation démocratique. Les travailleurs déplacés d’emplois inutiles ou nuisibles doivent être formés  pour de nouveaux emplois à faible teneur en carbone avec des conditions de travail et des salaires syndicaux. L’accès gratuit à l’enseignement supérieur devrait être un droit tout au long de la vie.

   Sur le plan international, nous devrions adhérer au principe d’objectifs communs, responsabilités différenciées. La dette climatique due par les pays riches exige le transfert gratuit de technologies renouvelables à l’hémisphère Sud afin qu’il puisse éviter les combustibles fossiles. Nous défendons les droits des réfugiés. Nous devons protéger les victimes de la désertification, des mauvaises récoltes, des inondations et d’autres catastrophes.

   Nous devons nous opposer au militarisme et la guerre. Le Pentagone et l’OTAN  sont responsables d’une énorme production de déchets, de pollution et de destruction à travers le monde. Ils font office de  «service mondial  de protection du pétrole” pour les intérêts impérialistes occidentaux. Nous sommes en faveur d’une conversion des forces armées en un corps de volontaires pour restaurer les écosystèmes et prêter assistance aux victimes de phénomènes météorologiques extrêmes, de la montée  du niveau des océans et d’autres effets du réchauffement climatique.

   L’agriculture écologique devrait remplacer les grandes entreprises agroalimentaires  et les élevages industriels  qui comptent sur les engrais chimiques et le pétrole.  La nourriture devrait être produite biologiquement et distribuée localement dans la mesure du  possible. Nous devons mettre un terme à la  dégradation du sol et des océans  et faire marche arrière,  rétablir les forêts, les savanes, les terrains marécageux, côtiers et les habitats marins.

   Le renforcement des droits des femmes est essentiel à la lutte pour stabiliser le climat, en particulier le droit à l’éducation, au divorce, à la connaissance et aux techniques de contrôle de reproduction, dont la contraception et l’avortement, et pour que la société soit responsable de la prise en charge et de la protection des enfants.

  Il est inutile de tourner autour du pot. Les changements décrits ci-dessus signifient  la nécessité d’une révolution socialiste.

La justice climatique dans l’État canadien

    L’État canadien allié aux géants du pétrole et aux grandes banques veut faire du Canada une superpuissance énergétique du 21e siècle. Mais il est confronté à un problème. Les nouveaux oléoducs rencontrent de la résistance. La population est consciente du danger du transport et de l’exportation du pétrole, tout particulièrement celui venant des sables bitumineux et de la fracturation. À l’origine, ceci est un conflit de classes, basé sur deux visions diamétralement opposées de la société.  Par-dessus tout cela,  on retrouve  les tensions nées de l’oppression nationale qui a marqué la fédération canadienne depuis sa création. L’opposition à de nouveaux oléoducs est plus forte parmi les populations autochtones et les Québécois.

   Le gouvernement fédéral libéral cherchera les meilleurs moyens  de vendre un développement «responsable» d’oléoducs et de sables bitumineux.  Il espère s’assurer une «licence sociale» des Premières nations et de l’ONG pour les nouvelles infrastructures de combustibles fossiles.  En fait,  cette approche est maintenant celle de l’industrie du pétrole et du gouvernement néo-démocrate de l’Alberta. Face à ce «greenwashing» (ou, blanchissement écologique) nous devons rester fermes contre Énergie Est et autres projets d’oléoducs pour exporter le pétrole sale des sables bitumineux.

 

Keynésianisme vert

   Le concept d’un   New Deal  vert envisage la création d’un secteur vert mixte, public et privé. Il inclut la notion de «transition juste» vers des emplois «décents» pour les travailleurs déplacés des secteurs à haute teneur en carbone. Le Parti libéral s’est légèrement inspiré  de ce menu pour se donner des allures de gauche lors de la dernière campagne électorale fédérale.

   Un New deal vert est attirant, car il semble proposer une alternative à l’austérité capitaliste et un moyen de sortir de la crise climatique. En effet, certaines de ses propositions, comme le développement  massif du transport en commun, devraient être soutenues.

   Mais pris dans leur ensemble ces schémas sont faux.  Ils reposent sur l’accumulation et la croissance continues de Capital , ce qui est incompatible avec la réduction drastique des émissions nécessaire pour atteindre les niveaux requis. Les précaires emplois verts, à bas salaires ne passeront pas le test de la «décence». Il n’y a aucune intention de saisir  les richesses des géants de l’énergie ou des grandes    banques, mesure nécessaire à tout plan sérieux  pour éliminer progressivement les combustibles fossiles et  stabiliser le climat.

 

La question de classe

    Le capitalisme mondial engendre  non seulement une crise climatique, mais aussi une crise sociale et économique à l’échelle de la planète.  3 milliards de personnes manquent d’essentiel. Ce sont eux qui seront les plus touchés par le changement climatique. L’économie mondiale est embourbée dans la stagnation. Le cycle d’accumulation est au point mort. Les états capitalistes les plus riches tentent d’exporter la crise, tout en serrant de plus en plus  la ceinture de leur propre classe ouvrière en lui imposant l’austérité.

    Il y a donc deux volets à la crise,  la destruction de l’environnement et l’incapacité de satisfaire les besoins humains de base. La justice climatique et la justice sociale ou de classe sont intimement liées.

    Le livre de Naomi Klein This Changes Everything, a été critiqué pour ne pas parler explicitement ni de capitalisme ni de classe. Pourtant, dans  les descriptions qu’elle fait de la résistance dans le monde entier aux  multinationales prédatrices, elle décrit en fait  la lutte de classes. On pourrait dire la même chose des grèves étudiantes massives du Québec de 2012.

    Il faut  sauver des concepts tels que   lutte de classe et  classe ouvrière, du voile mystificateur idéologique que certains ont tenté de leur imposer.

  Bien sûr que  nous ne vivons pas une époque révolutionnaire. Cela est évident. Mais même ainsi, nous devons aller de l’avant en utilisant des moyens révolutionnaires.

    Par  classe ouvrière, nous entendons tous ceux dont l’existence dépend de l’exploitation directe ou indirecte de leur force de travail par le capitalisme – dans la production, dans les services ou dans la reproduction de la force de travail.

    Pourquoi la classe ouvrière est-elle importante

    Parce que seule la classe ouvrière a le pouvoir et le poids stratégique d’empêcher la machine de fonctionner,  d’arracher d’importantes concessions  du patronat et de paver le chemin vers une transformation éco-socialiste.

    Nous voulons construire un mouvement de masse unitaire puissant avec coordination à l’échelle mondiale. Il faut prioriser les mobilisations de masse régulières portant sur des revendications clé. La défense du climat peut à elle seule réunir des millions de personnes.  

   L’indépendance politique est un autre principe important. Cela veut dire ne pas faire confiance à des partis, aux  dirigeants et aux  organisations pro-capitalistes Il faudra mobiliser ceux qui croient  au pouvoir d’autocorrection du système. Ce qui importe c’est que nous nous réunissions autour de revendications  de principe qui font progresser la cause  de la justice climatique.

   Une vaste campagne d’information sur l’urgence climatique s’impose.  Le manifeste Un bond vers l’avant, récemment approuvé à des fins de discussion par le NPD fédéral, est un excellent outil pour une prise de conscience  menant à l’action. Il a le grand mérite de souligner l’urgence de la situation et demander  l’arrêt immédiat de l’exploitation des combustibles fossiles.

 

Les syndicats

   Il a été difficile de gagner des travailleurs syndiqués à la lutte pour l’environnement. De nombreux travailleurs craignent que faire ce qu’il faut pour  l’environnement va menacer leurs emplois.

    Cependant, le problème vient d’une cause plus profonde. Depuis 40 ans, le mouvement syndical a été sur le recul. Les travailleurs n’ont pas exercé leur puissance collective pendant très longtemps. En outre, la direction bureaucratique des syndicats cherche des arrangements avec les employeurs et a peur d’un syndicalisme social et politique radical. Tout comme ils croient à un  «capitalisme social»  , ils croient aussi à un «capitalisme vert».

    Alors que les crises du capitalisme  s’approfondissent, on peut prévoir  une reprise de la lutte dans les meilleures traditions du mouvement ouvrier. Dans la mesure où les travailleurs redécouvriront leur force  et ne succomberont  pas à la démoralisation,  ils reprendront la lutte pour leurs intérêts et ceux   de l’humanité tout entière, renforçant, dans la foulée, l’action de masse dans son ensemble.

Il y a des signes avant-coureurs qui témoignent de de cet éloignement du syndicalisme d’affaires.

   -Au milieu de négociations difficiles, le Syndicat canadien des travailleurs et travailleuses des postes ont lancé une campagne pour une  banque postale,  le développement de  la livraison à domicile pour les personnes âgées, et une flotte de véhicules postaux électriques  dans le cadre d’une transition «verte».

   -Les 250.000 membres de l’Union nationale des mineurs d’Afrique du Sud (NUMSA) se battent  pour une approche de lutte des classes au changement climatique, basée sur la propriété publique du système énergétique.

   -la Fédération internationale des travailleurs des transports réclame  la «libération des secteurs clés de la vie économique des impératifs du profit et de la consommation (en augmentant)   la propriété sociale et démocratique des industries qui produisent des émissions.”

   – Des travailleurs de l’automobile suédois ont lancé une campagne pour la conversion de l’industrie automobile en un transport vert, de propriété publique et sous  le contrôle des travailleurs (voir Lars Henriksson, “Can Autoworkers Save the Climate, jacobine, Octobre 2015)

 

La voie à suivre

  Des mesures radicales doivent être prises maintenant afin d’éviter les pires effets du changement climatique auquel nous sommes confrontés. Une transformation socialiste ne pourra pas résulter d’une seule  majorité parlementaire. Il faut une révolution. Cela veut dire une rupture avec l’État capitaliste et les institutions dominantes de la société bourgeoise et la nécessité de les remplacer par de nouvelles institutions basées sur la classe ouvrière sous contrôle démocratique. Les tâches écologiques auxquelles  l’humanité est confrontée ne font que souligner l’urgence et l’importance d’un tel changement révolutionnaire.

   De même, la route  vers le  socialisme et le pouvoir de la classe ouvrière  devra passer par les luttes pour la libération nationale. Cela est vrai pour les pays sous les griffes de l’impérialisme occidental. Dans l’État canadien, cela  s’applique aussi aux peuples du Québec et des Premières nations.

    Ces idées révolutionnaires étaient autrefois une force puissante dans le mouvement ouvrier.  Elles peuvent le redevenir au cours des luttes qui nous attendent. On a besoin d’une aile gauche du mouvement de lutte de classes qui mette au défi la bureaucratie qui domine le mouvement ouvrier. Au Canada, nous parlons de ceux qui contrôlent les syndicats du CTC (Congrès des Travailleurs Canadiens) et du NPD. Ils doivent être délogés et remplacés par des dirigeants de la classe ouvrière militante.

    Les conditions pour une transition vers le socialisme   sont très différentes aujourd’hui de celles du 20ème siècle. Il faut toujours exproprier les expropriateurs. Mais il faudra produire et consommer moins,  du moins dans les pays capitalistes développés, tout en tenant compte de la rareté de l’énergie dans les  pays les plus pauvres. Cela veut dire une augmentation  de main-d’œuvre dans les domaines liés à l’environnement, en particulier l’énergie et l’agriculture, ainsi que dans le domaine de l’éducation, de la culture  et de soins à la personne.

   Il y a une dimension politique essentielle à la lutte pour une société éco-socialiste. Nous devons bâtir  un parti ouvrier révolutionnaire de masse. Ce n’est qu’un tel parti qui nous permettra de synthétiser les leçons du mouvement de masse, qui  aidera les travailleurs et les opprimés à engranger des victoires et à se préparer aux  moments de rupture révolutionnaire, lorsque la question du pouvoir, dont la classe sera maîtresse, se posera au niveau de l’état.

  La  Ligue pour l’action l’socialiste / Action socialiste est une organisation de socialistes révolutionnaires à travers l’État canadien. Nous sommes actifs dans le mouvement ouvrier, la solidarité internationale, les mouvements anti-guerre, de justice  envers les femmes et le climat. Nous tenons des ateliers d’éducation, participons à des manifestations et  travaillons à  la construction d’un  Caucus socialiste du NPD, et d’une tendance socialiste à  Québec Solidaire. Si vous êtes d’accord avec notre vision, joignez-vous  à nous dès aujourd’hui.  Nous devons unir nos forces pour changer le monde – le plus tôt sera le mieux.

 

Robbie Mahood

août 2016

Bibliographie:

Ian Angus, Facing The Anthropocene, Monthly Review Press , 2016

Daniel Tanuro, L’impossible capitalisme vert, La Découverte, 2012

LORS DE SON 98ÈME ANNIVERSAIRE, LES LEÇONS DE LA RÉVOLUTION RUSSE POUR AUJOURD’HUI

Suite à la projection de “Tsar to Lenin” aux Rebel Films à Toronto le soir du 6 novembre, un discours basé sur ce texte a été présenté par Barry Weisleder.
Les leçons de la révolution russe
Le déclenchement de la Première Guerre mondiale a montré de façon concluante que le capitalisme était entré dans sa période de déclin. D’énormes destructions matérielles et d’horribles souffrances humaines ont été déclenchées, et répétées à travers le 20e siècle (la Grande Dépression, de nombreuses récessions, ges guerres coloniales, la destruction de l’équilibre écologique). L’humanité était confrontée au choix difficile: socialisme ou barbarie.
Lorsque la guerre a éclaté en 1914, les partis réformistes de l’Internationale socialiste ont capitulé face à la vague de chauvinisme et à la classe dirigeante de chacune des grandes puissances. Mais les contradictions du social-patriotisme éclatèrent bientôt. Lorsque les révolutions ont finalement éclaté, les dirigeants sociaux-démocrates, qui avaient donné leur approbation au massacre de millions de soldats pour la cause du profit capitaliste, ont rapidement redécouvert leur pacifisme. Puis ils prièrent les travailleurs-euses de ne pas utiliser la violence pour renverser le système.
Alors que l’Internationale socialiste tomba en morceaux, une poignée de socialistes révolutionnaires demeurèrent fidèles à l’internationalisme prolétarien: Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg en Allemagne; Monatte et Rosmer en France; Lénine, une partie des bolcheviks, plus Trotski et Martov en Russie; le SDP aux Pays-Bas; John Maclean en Grande-Bretagne; Eugene Debs aux États-Unis; et une majorité dans les partis sociaux-démocrates de l’Italie, de la Serbie et la Bulgarie.
Les internationalistes se regroupèrent, d’abord à la conférence de Zimmerwald en 1915, puis à Kienthal en 1916. Lénine a prédit une crise révolutionnaire à grande échelle qui amènerait la gauche radicale au premier plan. Il avait tout à fait raison.
La Révolution russe a éclaté en mars 1917. En novembre 1918, la révolution a éclaté en Allemagne et en Autriche-Hongrie. En 1919-1920 un énorme élan révolutionnaire a secoué l’Italie. À ce stade, les internationalistes se sont battus pour la révolution socialiste, et les sociaux-patriotes sont devenus des contre-révolutionnaires fidèles à l’État et au capitalisme.
En mars 1917, l’autocratie tsariste tomba en raison d’émeutes de la faim et de la décomposition de l’armée. Alors que la révolution de 1905 avait échoué en raison de l’incapacité du mouvement ouvrier à établir des liens avec le mouvement paysan, cette alliance lorsque réalisée s’est avérée fatale pour le tsarisme en 1917.
La classe ouvrière a joué un rôle majeur en mars 1917, mais il lui manquait une direction révolutionnaire et elle ainsi a été dépouillée de la victoire. Le pouvoir extorqué au tsarisme a été mis entre les mains d’un Gouvernement provisoire, une coalition de partis bourgeois comme les cadets, et les partis ouvriers modérés, les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires.
Mais le mouvement de masse était si fort qu’il avait ses propres structures: les conseils des délégués des travailleurs-euses, des soldats et des paysans, soutenus par les gardes rouges armés. Ainsi, à partir de mars, la Russie était dans une situation de double pouvoir. Le Gouvernement provisoire était basé sur un appareil d’État bourgeois en décomposition. En opposition à ça, il y avait un réseau de “Soviets” ou conseils ouvriers et paysans, construisant progressivement un pouvoir d’État ouvrier.
La prédiction de Trotsky en 1905 que la révolution future de la Russie verrait l’éclosion de milliers de soviets a été confirmée. L’aile droite du marxisme russe et international croyait que la Russie, étant un pays arriéré, avait besoin d’une révolution bourgeoise comme celle des 18e et 19e siècles. Qu’est-ce que cela impliquait? Le renversement de l’absolutisme, la conquête des droits démocratiques, libérant les paysans des chaînes semi-féodales, la libération des nationalités opprimées, la création d’un marché unifié pour faciliter la croissance rapide du capitalisme industriel, qui préparerait la voie à une future révolution socialiste.  A partir de là  découlait la stratégie d’une alliance entre la bourgeoisie libérale et le mouvement ouvrier. Les travailleurs-euses seraient obligé-es de se limiter à la lutte pour la journée de 8 heures, le droit d’organisation et de grève, etc.
Lénine a rejeté cette stratégie en 1905. Il a rappelé ce que Marx avait dit après les révolutions de 1848: que, une fois que le prolétariat est apparu sur la scène politique, la bourgeoisie est allé dans le camp de la contre-révolution craignant le pouvoir des travailleurs-euses. Ainsi, Lénine a proposé une alliance entre le prolétariat et la paysannerie.
Mais Lénine concevait la “dictature démocratique des ouvriers et des paysans” comme étant basée sur une économie et un État capitalistes.
Dès 1905-06, Trotsky a souligné la faiblesse de cette idée. Il a souligné l’incapacité chronique de la paysannerie à constituer une force politique indépendante. Tout au long de l’histoire, la paysannerie a, à la fin, toujours suivi soit une direction bourgeoise ou prolétarienne. Avec la bourgeoisie allant vers la droite, le sort de la révolution dépend de la capacité du prolétariat à gagner l’hégémonie politique sur le mouvement paysan et d’établir une alliance entre les ouvriers et les paysans sous sa propre direction. En d’autres termes, la révolution russe ne pouvait gagner et remplir ses tâches que si le prolétariat pouvait conquérir le pouvoir politique et établir l’État ouvrier, soutenu par une alliance avec les paysans pauvres.
Telle est la théorie de la révolution permanente. Elle proclame qu’à l’époque impérialiste, la soi-disant bourgeoisie nationale ou libérale dans les pays sous-développés est subordonnée à l’impérialisme étranger et aux vieilles classes dirigeantes et que les tâches de la révolution démocratique bourgeoise ne peuvent être réalisées que par la dictature du prolétariat , soutenue par les paysans pauvres. C’est-à-dire, que seul un État ouvrier pourrait réaliser la révolution agraire, l’indépendance nationale, les libertés démocratiques et le développement industriel. La prédiction de Trotsky en 1906 a été entièrement confirmée par le cours de la révolution russe de 1917, et par le cours de toutes les révolutions dans les pays sous-développés depuis ce temps comme au Vietnam, à Cuba, etc.
Quand Lénine retourna en Russie après son exil à l’étranger au printemps 1917, il a vu les immenses possibilités révolutionnaires. Avec ses Thèses d’avril, il a changé la direction du Parti bolchevik le long des lignes de la révolution permanente. Certains anciens dirigeants bolcheviks, y compris Staline, Kamenev et Molotov, ont résisté. Ils ont exhorté à l’unité avec les mencheviks et au soutien critique au Gouvernement provisoire. Mais le Parti bolchevik, sous la pression des travailleurs-euses d’avant-garde, combinés avec les partisans de Trotsky, a adopté la perspective de la révolution permanente et a remporté une majorité parmi les masses ouvrières.
Après le soulèvement prématuré de juillet, et le putsch contre-révolutionnaire raté du général Kornilov en août, les bolcheviks ont remporté la majorité dans les soviets des grandes villes, à partir de septembre. En novembre, le Comité militaire révolutionnaire de Petrograd, sous la direction de Trotsky, a pris le pouvoir et l’a remis aux Soviets. Le vieil État et le Gouvernement provisoire se sont effondrés. Lors de l’insurrection ouvrière, la violence fût minime. Le premier État ouvrier est né.
Les tâches immédiates de la révolution étaient la paix, la terre aux paysans, mettre fin à l’oppression nationale, et étendre le pouvoir soviétique à travers la grande Russie. Mais la bourgeoisie se mit à saboter ces politiques. Les travailleurs-euses, maintenant conscient-es de leur force, ne  pouvaient pas tolérer cela. Donc ce qui a commencé comme le contrôle ouvrier dans les entreprises privées passa rapidement à la nationalisation des banques, des grandes usines et du système de transport. À l’exception des paysans et des petits ateliers d’artisans, les principaux moyens de production étaient maintenant collectivement entre les mains du peuple.
Pourtant la Russie était un pays arriéré. Les bolcheviks comptaient sur une révolution dans l’Occident industriel, en particulier en Allemagne et en Italie, ce qui aurait créé une base solide pour la construction d’une société sans classes. Malheureusement, les révolutions allemande et italienne n’ont pas réussi. Ceci est largement dû au rôle contre-révolutionnaire joué par la social-démocratie internationale. Isolée, la révolution russe, dirigée par Lénine et Trotsky, a fait de son mieux, avec les ressources politiques et matérielles disponibles.
La Russie soviétique a été déchirée par la guerre civile. Les anciens propriétaires fonciers et les officiers tsaristes ont essayé de renverser la première république ouvrière et paysanne par la force.
Le SPD en Allemagne a essayé toutes sortes de promesses et de mensonges pour détourner les travailleurs-euses loin de la lutte pour le pouvoir (promettant même de nationaliser la grande industrie). Noske a même appelé les Freikorps pour battre les gauchistes (ils ont assassiné Rosa Luxemburg). Les Freikorps étaient le noyau des futures bandes armées nazies.
Les nouveaux partis communistes, qui ont fondé la IIIe Internationale, manquaient d’expérience et ont fait beaucoup d’erreurs. La bourgeoisie, par peur de la révolution, a octroyé des concessions aux travailleurs-euses (y compris la journée de 8 heures et le suffrage universel). L’année 1923 a été un tournant. Le KPD a remporté la majorité dans les grands syndicats; il a formé un gouvernement de coalition en Saxe et en Thuringe. Mais le KPD a été mal conseillé par le Komintern et n’a pas réussi à organiser systématiquement une insurrection armée au moment le plus favorable. La grande entreprise a repris l’initiative, stabilisé la monnaie, et a ramené une coalition bourgeoise au pouvoir. La crise révolutionnaire était terminée.
La Russie soviétique a gagné la guerre civile en 1921, mais elle était épuisée. La production avait chuté de manière spectaculaire. La famine avait saisi le pays. Pour remédier à la situation, en attendant une nouvelle remontée de la révolution internationale, Lénine et Trotsky se sont lancés dans un recul économique. La grande industrie demeurerait propriété publique. Mais un marché libre a été rétabli pour les excédents agricoles, après les impôts de l’État. Le commerce privé et la production privée à petite échelle ont été autorisés. C’était la  N.E.P. Ce fût un recul temporaire pour stimuler la production. La petite bourgeoisie s’est elle-même enrichie.
Mais un problème beaucoup plus important, résultant du retard de la Russie, a pris place. Le prolétariat a été affaibli par la baisse de la production industrielle et l’exode vers la campagne. Il a été en partie dépolitisé par la famine et la misère. Beaucoup de ses meilleurs éléments ont été tués dans la guerre civile. Ceux qui ont survécu ont été absorbés dans l’appareil soviétique. Parce que l’État dans cette période ne pouvait pas former suffisamment de personnel qualifié provenant de la classe ouvrière, l’intelligentsia bourgeoise avait tendence à conserver son monopole du savoir. La grande pauvreté a favorisé la défense des privilèges matériels.
En 1920, l’Opposition ouvrière au sein du PC soviétique a sonné l’alarme. En 1921, Lénine appelait l’État russe un État ”ouvrier bureaucratiquement déformé”. En 1923, l’Opposition de gauche trotskyste a été formé, avec la lutte contre la bureaucratie en tant que l’une de ses principales priorités. L’Opposition de gauche a appelé à l’accélération de l’industrialisation de la Russie, l’augmentation des salaires, l’accroissement de la démocratie dans les soviets et dans le parti, l’aide aux paysans pauvres et l’augmentation des impôts sur les paysans riches, et le renforcement de la perspective de la révolution mondiale, y compris par la rectification des erreurs du Komintern. Tel était le programme qui aurait pu sauver la Révolution russe.
Malheureusement, la majorité des dirigeants ont compris trop tard la menace contenue dans la montée de la bureaucratie. Ceci explique la victoire du stalinisme en URSS.
La bureaucratie n’est pas une nouvelle classe. C’est une couche privilégiée de la classe ouvrière qui a usurpé le pouvoir dans l’État et l’économie soviétiques, et  qui a utilisé ce monopole du pouvoir pour se donner des privilèges de consommateurs, comme des salaires plus élevés, des avantages sociaux, des magasins spéciaux, etc. Elle ne possédait pas les moyens de production. Sa puissance reposait sur les gains de la révolution socialiste de novembre: propriété publique, économie planifiée, monopole d’État du commerce extérieur. Elle était conservatrice. Comme toute bureaucratie, elle a mis la préservation de ses privilèges au-dessus de l’extension de la révolution. Elle craignait  que la révolution mondiale fasse revivre l’activité politique du prolétariat soviétique et donc porterait atteinte à son propre pouvoir. Donc, la bureaucratie a favorisé le statu quo international. Elle résiste au rétablissement du capitalisme, mais seulement jusqu’à un certain point, comme nous l’avons vu en 1989, quand la bureaucratie scissionne. Certains d’entre eux sont maintenant des capitalistes qui se sont enrichis en pillant la richesse sociale.
L’URSS n’était pas non plus une société socialiste, c’est-à-dire une société sans classes. C’était une société en transition entre le capitalisme et le socialisme. Le capitalisme a été restauré au moyen d’une contre-révolution sociale. Le pouvoir direct des travailleurs-euses aurait pu être restauré, mais seulement par une révolution politique qui pouvait briser le monopole des bureaucrates sur l’exercice du pouvoir.
L’étiquette “capitaliste” ne s’appliquait pas à l’économie soviétique, car c’était un système où les producteurs ont été dominées par des bureaucrates, et non par des propriétaires privés. Le capitalisme est un système spécifique de domination de classe. Il est caractérisé par la propriété privée des moyens de production, la concurrence, la production marchande généralisée, la transformation de la force de travail en marchandise, la nécessité de vendre des marchandises avant que le surplus de valeur qu’elles contiennent peut être réalisé, et l’inéluctabilité des crises périodiques de surproduction généralisée. Rien de tout ça ne se retrouvait dans l’économie soviétique.
L’économie soviétique n’était pas non plus socialiste, ce qui implique un régime de producteurs associés qui dirigent eux-mêmes leur vie productive et sociale, et qui est défini par la disparition de la production marchande. L’URSS était loin de là, quelles que soient les affirmations de la bureaucratie soviétique. La théorie anti-marxiste, propagée par Joseph Staline, que le socialisme pouvait être construit dans un seul pays, était tout simplement une tentative grossière pour justifier la bureaucratie et ses actions.
En s’opposant au “socialisme dans un seul pays”, Trotsky et l’Opposition de gauche n’ont pas pris une position défaitiste. Ils ont été les premiers à préconiser l’industrialisation rapide, la défense de l’URSS contre l’impérialisme, la défense des acquis de la révolution contre toute tentative de restaurer le capitalisme en URSS. Mais ils ont compris que le sort de l’URSS dépendait de la lutte des classes au niveau international. Cela reste vrai aujourd’hui pour le seul État ouvrier survivant, pour Cuba révolutionnaire.
Alors, qu’est-ce que le stalinisme? Khrouchtchev a appelé ça un culte de la personnalité. Mais cette explication subjective / psychologique est peu profonde et incompatible avec le marxisme.
 Le stalinisme est l’expression de la dégénérescence bureaucratique du premier État ouvrier, où une couche sociale privilégiée a usurpé le pouvoir. Les formes de répression brutale (terreur policière, les purges, les assassinats, les procès de Moscou, etc.) peuvent varier, mais les principales caractéristiques sont constantes. La démocratie ouvrière est supprimée en faveur du règne par une bureaucratie despotique. Dans le monde capitaliste, le stalinisme signifie la subordination, par les partis qui ont suivi le Kremlin, des intérêts de la révolution socialiste dans leur propre pays aux intérêts de la diplomatie soviétique. Il avilit la théorie marxiste en un instrument pour justifier chaque “tournant tactique” du Kremlin et des partis staliniens.
Les “tactiques” staliniennes ont massivement contribué à de nombreuses grandes défaites: l’arrivée au pouvoir d’Hitler en 1933, la défaite de la révolution espagnole en 1939, le désarmement des masses communistes françaises et italiennes et la reconstruction de l’État capitaliste et de l’économie en 1944 -46, l’écrasement sanglant du mouvement révolutionnaire en Irak, en Indonésie, au Brésil, au Chili et dans de nombreux autres pays depuis lors. Les “tactiques” staliniennes de la collaboration de classe avec les libéraux et l’État des patrons, et le soi-disant “front populaire”, n’ont pas aidé l’URSS. Elles représentaient les intérêts étroits de la bureaucratie et elles ont sapé les intérêts des travailleurs-euses partout dans le monde, et l’existence même de l’URSS.
Dans les années 1940, l’URSS a cessé d’être un pays sous-développé. Une nouvelle remontée de la révolution mondiale a conduit à l’émergence de nouveaux États ouvriers en Yougoslavie, en Chine, au Vietnam et à Cuba, et à la radicalisation de la jeunesse en Europe occidentale et dans les Amériques. Dans ces conditions, des tendances oppositionnelles surgirent et des scissions au sein des bureaucraties staliniennes se sont produites, telles que la rupture Staline-Tito en 1948, l’insurrection d’octobre-novembre 1956 en Hongrie, le “printemps de Prague” de 1968, en Tchécoslovaquie, et les révoltes en Pologne dans les années 50 et plus tard.
Après la mort de Staline une série de réformes ont été mises en œuvre dans l’agriculture et l’industrie, mais celles-ci ont été limitées dans leur effet par la mainmise continue de la bureaucratie. Sans contrôle démocratique et public par la masse des producteurs et des consommateurs, il est impossible de parvenir à une production vraiment rationnelle et efficace qui répond aussi aux désirs de la population. Chaque réforme bureaucratique tend à substituer une nouvelle forme d’abus et de gaspillage bureaucratique. Une plus grande autonomie des directeurs d’usine, combinée avec des retards technologiques et l’engagement excessif envers les dépenses militaires a entraîné une stagnation générale dans les années 1970 qui a condamné l’URSS.
La victoire de la révolution chinoise en 1949 a brisé l’encerclement capitaliste de l’URSS, a stimulé le processus de la révolution permanente en Asie, en Afrique et en Amérique latine, et a mis l’impérialisme sur la défensive. Elle se produisit, en pratique, parce que la direction maoïste avait rompu avec la ligne stalinienne du “bloc des quatre classes” et de la révolution par étapes. Elle a dirigé un vaste soulèvement paysan, et détruisit l’État bourgeois. Cependant, la révolution chinoise a été bureaucratiquement déformée dès le départ. L’activité indépendante de la classe ouvrière a été limitée. Des formes de privilèges bureaucratiques, imitant la Russie soviétique, étaient très répandus. Mao a essayé de canaliser le mécontentement croissant de masse en lançant la soi-disant Révolution culturelle en 1964-5, mais cela était essentiellement une campagne visant à purger les ennemis de Mao dans l’appareil du PC. Lorsque les “gardes rouges” sont devenus critiques de l’ensemble de la bureaucratie, ils ont été dissous.
La scission sino-soviétique reflète le rejet par le PC chinois du contrôle monolithique par Moscou, ce qui était justifié. Mais le nationalisme étroit utilisé des deux côtés du conflit, qui s’est répété plus tard dans la scission sino-vietnamienne, a porté un coup sévère au mouvement ouvrier international, et a donné à l’impérialisme plus d’espace pour manœuvrer.
Le maoïsme est une ramification plus souple et éclectique du stalinisme d’origine en Russie. Sa caractérisation de l’URSS comme étant “social-impérialiste” a servi à justifier tous les tournants de la politique étrangère chinoise, y compris des alliances avec la bourgeoisie dans divers pays dans une lutte soi-disant pour l’indépendance face aux deux “superpuissances”. Il substitue l’idéologie maoïste aux distinctions fondamentales de classe. Il rejette la démocratie ouvrière, il rejette le front uni, et il justifie le recours à la violence et la répression à l’intérieur du mouvement ouvrier. Derrière une apparence de “participation” de masse, il a ouvert la voie à la restauration capitaliste en Chine. La Chine d’aujourd’hui est une société capitaliste, dominée par des sociétés étrangères, en partenariat avec l’État et les entreprises privées nationales – une économie qui a enrichi quelques millions de personnes, qui en a appauvri des centaines de millions, et qui oscille de  l’expansion économique à la récession.
Les conditions objectives pour la construction d’une société socialiste existent depuis la Première Guerre mondiale. La division mondiale du travail et l’interdépendance des peuples ont atteint un niveau élevé. La force numérique de la classe ouvrière et la base économique pour transformer l’économie mondiale sont présentes. Les conditions politiques nécessaires pour la révolution, y compris les divisions croissantes au sein de la bourgeoisie, son incapacité à gouverner, et la rébellion croissante contre le système par les travailleurs-euses, ont surgi périodiquement dans divers pays. Toutefois, les conditions subjectives adéquates étaient manquantes. Celles-ci comprennent: le niveau de conscience de classe du prolétariat, son degré de maturité, et la force de sa direction révolutionnaire – c’est-à-dire, son parti révolutionnaire. Par conséquent, l’absence de victoires révolutionnaires, en particulier en Occident, a été essentiellement une fonction de la crise de la direction dans la classe ouvrière.
Cette analyse, basée sur l’échec historique du réformisme et du stalinisme, a conduit Trotsky et  l’opposition communiste en 1933 à commencer la création d une nouvelle direction révolutionnaire de la classe ouvrière mondiale. En 1938, ils ont établi la Quatrième Internationale à cette fin.
La QI n’est pas encore une internationale ouvrière de masse. Mais elle est en mesure de transmettre, d’affiner et d’améliorer le programme requis par la classe ouvrière mondiale en raison de ses activités constantes au sein de la lutte de classe dans des dizaines de pays. La QI essaie de former des leaders en fonction de sa théorie et de sa pratique. Elle tente d’unifier les expériences et la conscience des révolutionnaires à l’échelle mondiale, en leur apprenant à construire une organisation mondiale unique au lieu d’attendre en vain que l’unité spontanée se produise.
La construction de nouveaux partis révolutionnaires et d’une nouvelle Internationale combine la défense du programme marxiste, qui rassemble toutes les leçons des luttes de classes passées, avec un programme d’action actuel qui intègre ce que Trotsky appelait un programme de revendications transitoires. Les socialistes interviennent dans les luttes de masse pour amener les participant-es, grâce à leur expérience, à un programme d’action, et pour donner des formes d’organisation à ces luttes qui leur permettront de créer des conseils ouvriers pendant les crises révolutionnaires.
Je vais conclure avec seulement deux points de plus.
Tout d’abord, comme un exemple de l’application de la méthode du Programme de transition aux conditions actuelles dans l’État canadien, je vous renvoie à la brochure “Perspectives pour le socialisme au Canada”. Vous pouvez également trouver utile de lire le Manifeste pour un Canada socialiste, la plate-forme du caucus socialiste du NPD.
Deuxièmement, je suggère fortement qu un programme révolutionnaire, intégrant des revendications transitoires, démocratiques et défensives, est de peu d’utilité sans une organisation révolutionnaire centraliste démocratique qui éduque, agite et organise pour sa réalisation. J’invite tout le monde ici qui veut se battre pour un monde meilleur à faire le pas le plus important que vous pouvez faire en ce sens: adhérez à Socialist Action/Ligue pour l’Action socialiste aujourd’hui.