Le NPD, un parti ouvrier bourgeois

Un point de vue de Socialist Action/Ligue pour l’Action socialiste

03 DÉC, 2023 | Traduction par Hugo Pouliot

Cet article inaugure une nouvelle rubrique de La Revue Rouge. Occasionnellement, nous publierons de longs développements des points de vue de Socialist Action/Ligue pour l’Action socialiste sur des questions politiques clés qui suscitent la confusion ou le désaccord au sein de la gauche canadienne. Ces articles seront présentés sous la rubrique « un point de vue de Socialist Action/Ligue pour l’Action socialiste ».

Par Gary Porter 

Notre analyse politique actuelle et notre approche tactique du parti ouvrier de masse au Canada – le Nouveau Parti Démocratique – s’appuient largement sur un rapport que j’ai présenté au Plenum de janvier 1974 du Comité Central de Socialist Action/Ligue Socialiste Ouvrière. Ce rapport représentait le point de vue majoritaire de la Commission politique. Il a été adopté par le plénum et publié dans le Bulletin d’information interne de la LSA/LSO, Vol. 2, No. 4, février 1974. Notre travail au sein du NPD et de son antécédent, la Fédération du Commonwealth coopératif, a commencé bien plus tôt, dans les années 1940. Ce rapport représentait une clarification majeure de notre position, ainsi qu’un développement et une clarification de notre ligne. Il reste pertinent aujourd’hui.

Notre point de départ est la nécessité de construire un parti prolétarien socialiste révolutionnaire pour guider la classe ouvrière vers le pouvoir au Canada et vers un État ouvrier. Pour atteindre cet objectif, nous devons être profondément ancrés dans la classe ouvrière. Nous devons recruter et éduquer les travailleurs pour qu’ils deviennent des socialistes révolutionnaires et démontrer à la grande majorité de la classe ouvrière que la voie du socialisme est le seul moyen de répondre à nos besoins. En outre, nous comprenons que le socialisme ne peut être atteint par des moyens parlementaires. Seul un bouleversement révolutionnaire massif, indépendant et ouvrier peut mener à bien ce changement historique.

Le travail socialiste dans les syndicats est le point de départ. Les syndicats sont formés par les travailleurs-euses qui s’opposent aux patrons sur le lieu de production. Mais les luttes économiques ne peuvent à elles seules permettre de s’affranchir de la classe dirigeante capitaliste. Les efforts croissants de syndicats sûrs d’eux-mêmes doivent se manifester sous la forme d’une lutte politique. Ainsi, bien que le projet révolutionnaire ne repose pas sur des moyens parlementaires, il doit finalement compter avec le parlement. 

Lorsque l’on se penche sur la politique au Canada, la réalité flagrante est qu’un seul parti est basé sur les syndicats de travailleurs… le NPD. Aucun autre parti ou tendance n’a d’adeptes significatifs dans la classe ouvrière. Cela inclut SA/LAS. Nous ne pouvons pas nous présenter utilement contre le NPD, par exemple, lors des élections. Nous passerions inaperçus, tout comme le Parti communiste et d’autres candidats apparemment radicaux. 

Le parti communiste est un parti réformiste sectaire isolé et orienté vers le front populaire qui critique le NPD depuis la droite. Pour eux, le NPD devrait construire un front populaire des travailleurs-euses et de la bourgeoisie « progressiste » au Canada. D’autres gauchistes dans d’autres mouvements sociaux, confrontés au programme réformiste presque insignifiant de la direction petite bourgeoise social-démocrate du NPD et à son terrible bilan au pouvoir, ne voient pas de voie à suivre à travers le NPD et choisissent simplement de se couper de la couche des travailleurs les plus politisés au Canada. Mais la construction du pouvoir de la classe ouvrière doit commencer par la rencontre avec la classe ouvrière telle qu’elle existe aujourd’hui.  C’est pourquoi nous refusons de rester les bras croisés et choisissons plutôt de nous lancer dans la lutte pour attaquer les sociaux-démocrates devant les yeux de leur base ouvrière, au sein du NPD. Ce qui suit est une discussion sur la façon de procéder. 

Le NPD est-il sur la voie du socialisme ? NON, il est lui-même un obstacle sur cette route. Notre politique à l’égard du NPD est une voie qui peut surmonter cet obstacle.

Le rapport original que j’ai présenté au Plenum du CC de 1974 a été rédigé dans le contexte de la clarification et de la redéfinition de notre politique à l’égard du NPD à un moment où cette politique était contestée par la Tendance Communiste Révolutionnaire d’un point de vue ultra-gauche et sectaire. La TCR soutenait que le NPD était en train de perdre sa base ouvrière et que nous devions orienter notre travail au sein du NPD vers une manœuvre d’écrasement et d’accaparement avec la « nouvelle avant-garde révolutionnaire ». Il s’agissait d’une version du « French Turn ».

Nous avons également été confrontés à l’époque à la perspective de la tendance du parti travailliste, qui impliquait une adaptation et une subordination du parti révolutionnaire au réformisme. Cette discussion s’est avérée extrêmement utile pour la majorité du Comité politique et, par la suite, du Comité central, en nous aidant à clarifier et à préciser comment les socialistes révolutionnaires doivent définir le Parti travailliste de masse au Canada, comment nous devons développer une politique à son égard et défier la direction réformiste devant la classe ouvrière canadienne.  Le principal camarade de la tendance du Parti travailliste était Ross Dowson, longtemps dirigeant de la section canadienne de la Quatrième Internationale. 

Ces dernières années, nous avons assisté à l’émergence de divers petits courants au sein du NPD qui tentent d’influencer le parti vers la gauche. Ces courants comprennent NPD for LEAP, Momentum et Courage. Ils sont tous de nature sociale-démocrate, ce qui explique leur réticence à travailler avec le Caucus socialiste.

Le Caucus socialiste – initié par Socialist Action/Ligue pour l’Action socialiste – défie les dirigeants sociaux-démocrates de droite avec un programme de revendications démocratiques et transitoires, un programme socialiste révolutionnaire et une liste de candidats socialistes et de la classe ouvrière. Le caucus socialiste s’est élargi à plus de 1000 adhérent-es et représente de loin le plus grand courant de gauche organisé, et le seul courant socialiste, au sein du parti. 

Notre approche tactique des partis ouvriers réformistes

Si notre attitude à l’égard des partis ouvriers dirigés par les sociaux-démocrates et les staliniens est une opposition de principe, fondée sur leur programme et leur pratique contre-révolutionnaires, notre approche tactique de l’expression de cette opposition est différente de celle que nous avons à l’égard des partis bourgeois purs et simples. Cela découle d’un fait très important : bien qu’il s’agisse de tendances petites bourgeoises, ce sont des tendances au sein du mouvement ouvrier, du moins dans les pays impérialistes. Le camarade James P. Cannon, l’un des fondateurs du trotskysme en Amérique, parlant de partis tels que le parti travailliste en Grande-Bretagne, a déclaré ce qui suit :

« Mais la composition de ces partis leur donne un certain caractère distinctif qui nous permet, et même nous oblige, à adopter une approche tactique différente à leur égard. S’ils sont composés de travailleurs-euses, et plus encore, s’ils sont basés sur les syndicats et soumis à leur contrôle, nous proposons de faire un front uni avec eux pour une lutte concrète contre les capitalistes, ou même de les rejoindre sous certaines conditions, dans le but de promouvoir notre programme « classe contre classe ».

Nous nous opposerions à un tel « parti ouvrier bourgeois » aussi impitoyablement que n’importe quel autre parti bourgeois, mais notre approche tactique serait différente. Nous adhérerions très probablement à un tel parti – si nous avons de la force dans les syndicats, ils ne pourraient pas nous en empêcher – et sous certaines conditions, nous donnerions à ses candidats un soutien critique lors des élections. Mais le « soutien critique » d’un parti ouvrier réformiste doit être correctement compris. Il ne s’agit pas d’une réconciliation avec le réformisme. Le soutien critique signifie l’opposition. Il ne s’agit pas d’un soutien avec des critiques entre guillemets, mais plutôt d’une critique avec un soutien entre guillemets ».

Dans ces cas, nous ne cessons jamais de critiquer publiquement leur direction et leur programme. Nous ne cessons jamais de leur opposer notre programme. Ce n’est que dans des conditions strictes, et pour des périodes très courtes, que nous renonçons à notre propre organisation publique. Normalement, nous posons également notre parti.

Mais le fait fondamental que ces partis se trouvent dans le mouvement ouvrier est la condition préalable nécessaire pour leur accorder, à eux ou à leurs candidats, un soutien critique. Et même dans ce cas, le soutien critique est une tactique. Notre attitude fondamentale est celle de l’opposition.

Le NPD au pouvoir – Un gouvernement bourgeois

Pourquoi qualifions-nous les gouvernements du NPD de « bourgeois » ? C’est parce qu’ils administrent des secteurs de l’État bourgeois. Ils travaillent dans le cadre du pouvoir bourgeois incorporé dans cet État. Ils acceptent l’autorité de la constitution bourgeoise, des tribunaux, de la structure juridique, de la bureaucratie gouvernementale et de l’appareil répressif. Ils acceptent les limitations financières imposées à ces gouvernements par la bourgeoisie. Ils acceptent les règles du jeu parlementaire de la bourgeoisie.

Ces gouvernements entrent en fonction avec le consentement de la bourgeoisie et agissent en tant qu’instruments de la domination bourgeoise. Ils défendent le système de profit bourgeois, les relations de propriété capitaliste.

Croyons-nous que la direction du NPD peut être gagnée au socialisme ou que le NPD peut un jour mener une transformation socialiste au Canada ? Absolument pas. Ni maintenant, ni jamais. C’est pourquoi nous construisons un parti socialiste révolutionnaire indépendant sur la base des principes léninistes. Aucun autre type d’organisation ne peut réussir. Tout ce que nous faisons, y compris la politique du NPD, est subordonné à la construction de notre parti.

Le caractère de classe de ces gouvernements est bourgeois. Nous projetons la nécessité d’un gouvernement ouvrier et paysan, indépendant de la bourgeoisie, indépendant de son appareil d’État, et qui puisse prendre des mesures de grande envergure contre la propriété capitaliste, menant au renversement des relations de propriété capitaliste.

Ces gouvernements bourgeois ont une faiblesse particulière qui nous permet d’adopter une approche tactique particulière à leur égard. La bourgeoisie gouverne, non pas par l’intermédiaire d’un de ses propres partis – qui pourrait être façonné, dirigé et directement contrôlé par la bourgeoisie – mais par l’intermédiaire d’un gouvernement composé de dirigeants d’un parti du mouvement ouvrier. Les ministres du NPD sont soumis aux pressions de la base du parti qu’ils dirigent et qui les a propulsés au pouvoir. Le NPD n’accepte pas les dons des entreprises et, en Colombie-Britannique, il a promulgué une loi stipulant que les dons personnels annuels à un parti politique ne doivent pas dépasser 1 200 dollars. La contradiction entre la direction et la base du NPD devient de plus en plus aiguë, car la direction administre maintenant l’état de l’ennemi de classe. Bien sûr, un gouvernement néo-démocrate lutte avec acharnement (et jusqu’à présent avec beaucoup de succès) pour se libérer de l’influence du parti. Ils affirment qu’ils doivent gouverner dans l’intérêt de tout le peuple, et pas seulement dans celui du parti. Bien sûr, les travailleurs-euses et les opprimé-es du parti reflètent l’ensemble du peuple. Le seul secteur de la société qui n’est pas reflété dans le parti, en fait le seul secteur qui intéresse un parti bourgeois, est la classe capitaliste avec ses mandarins et ses généraux.

Ce qui se passe en réalité, c’est que les ministres du NPD luttent pour être libres de représenter ces mêmes intérêts, les intérêts pétroliers en Alberta, comme l’a fait le gouvernement de Notley, et les mêmes intérêts que ceux que sert le gouvernement d’Eby avec le site C et GNL Canada.

Notre approche tactique se concentre sur la grande contradiction du NPD, sa base syndicale.  Nous cherchons à rallier les rangs du NPD et du mouvement ouvrier contre les politiques pro-capitalistes du gouvernement néo-démocrate. Cette approche, décrite dans la résolution politique de 1973, est la suivante :

« Là où le NPD est au pouvoir, nous devons chercher à mobiliser de vastes campagnes et actions englobant les forces de la base du parti et des syndicats et visant le cabinet du NPD ; les premières étapes comprendraient des campagnes pour que le nouveau gouvernement mette en oeuvre les aspects les plus radicaux du programme du NPD, qui comprennent généralement des demandes de grande envergure adoptées par la base en congrès. Les actions de masse devraient faire pression sur les gouvernements provinciaux du NPD pour qu’ils utilisent leurs vastes pouvoirs constitutionnels afin de mettre en oeuvre des innovations et des réformes sociales de grande envergure. Les revendications à cet effet peuvent servir à polariser les rangs du parti en opposition à la direction réformiste trompeuse en place, et ainsi offrir à l’aile socialiste d’importantes occasions d’intervenir autour d’un programme de lutte des classes.

Notre politique en pratique

Notre politique est différente de celle des groupes sociaux-démocrates de gauche au sein et autour du NPD.

La différence réside dans le fait que nous visons, à l’avenir, à diriger les travailleurs, alors qu’ils ne croient pas qu’ils le feront un jour. Pour la plupart, ils n’en ont même pas le désir.

La réaction des sociaux-démocrates à notre politique et à notre travail

Les membres élus du parti et ses bureaucrates à temps plein sont implacablement opposés à notre travail. Ils savent qu’il leur est destiné. Ils savent que nous comprenons leur soutien au capitalisme et que nous comprenons qu’ils sont une bureaucratie privilégiée et autoritaire. Ils savent que nous défendons des revendications qui vont au-delà du capitalisme et visent à le renverser, que nous nous opposons bec et ongles aux prédations impérialistes.

Ils ont structuré le parti, dans une large mesure, pour s’opposer à une prise de contrôle par une base dirigée par nous, en déployant des méthodes hautement antidémocratiques. Les candidat-es aux élections doivent être examiné-es et approuvé-es par la direction ; les syndicats sont sous-représentés à tous les niveaux du Parti par rapport aux associations de circonscription, qui comptent un nombre bien plus élevé d’universitaires, de professeurs, de prédicateurs et de professionnels de la petite bourgeoisie ; et un petit comité antidémocratique choisit les résolutions qui seront présentées au congrès. Lors du congrès fédéral de 2018, une résolution radicale soutenant les droits des Palestinien-nes contre l’État israélien d’apartheid a été soutenue par 35 associations de circonscription et n’a jamais été présentée au congrès. Lors du débat sur les droits des Palestinien-nes, les dirigeants ont bloqué les microphones avec des partisans de la droite, bien avant la discussion. 

Le caucus parlementaire prétend ne pas être lié par la politique du parti. Dans le passé, il y a eu des vagues d’expulsions de trotskystes du NPD, et plus nous réussirons, plus ils envisageront cette option à nouveau. C’est pourquoi nous nous concentrons sur la construction d’une base de pouvoir indépendante au sein des syndicats. À notre tour, nous organisons des campagnes de défense énergiques pour soutenir le droit des socialistes à faire partie du parti travailliste et contre la nature antidémocratique de la direction. Il s’agit d’un combat clair entre leur trahison de classe et notre programme de classe ouvrière fondé sur des principes.

En résumé

La politique du NPD est basée sur le fait que le parti est un parti ouvrier de masse au Canada anglais.  Nous comprenons que le développement d’un parti ouvrier indépendant de masse est une avancée majeure pour la classe ouvrière. Mais la direction social-démocrate, les traîtres de classe et le programme bourgeois sont inévitablement des obstacles majeurs à surmonter.

Notre politique, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du NPD, est une opposition irréconciliable à sa direction social-démocrate et à son programme bourgeois. Nous opposons le programme de transition du socialisme révolutionnaire au programme social-démocrate, et nous contestons la direction social-démocrate avec une liste de travailleurs-euses révolutionnaires et d’autres groupes opprimés. Nous le faisons devant les travailleurs-euses les plus conscient-es de leur classe au Canada.