Qui aime l’héritage de Brian Mulroney?

18 mars 2024 | par Barry Weisleder

Justin Trudeau, Jean Chrétien, Pierre Poilievre et Jagmeet Singh ont fait écho aux grands patrons de presse en déclarant qu’ils admirent le bilan du 18ème premier ministre du Canada, Brian Mulroney, décédé le 29 février 2024 à l’âge de 84 ans.  Il ne s’agit pas seulement d’exprimer ses condoléances à la famille et aux amis du défunt.  Il s’agit d’embrasser un héritage politique qui, du point de vue de la classe ouvrière, est tout à fait déplorable.  

Mulroney, diplomatiquement présenté comme un Premier ministre très “conséquent”, a laissé la grande majorité des citoyens-nes de l’État canadien dépouillé-es de leurs richesses et affaibli-es face à l’agenda des entreprises auquel Mulroney était totalement dévoué.  Ce jeune homme aux origines modestes, originaire de la petite ville minière de Baie-Comeau, au Québec, s’est efforcé de faire carrière en tant qu’avocat, président de la société Iron Ore (où il a gagné ses lettres de noblesse anti-ouvrières) et leader du Parti progressiste-conservateur du Canada.

Lorsqu’il est devenu premier ministre en 1984, il s’est adressé à l’élite de l’Economic Club de New York et a déclaré que le Canada était “ouvert aux affaires”.  Ce slogan s’est traduit par un accord commercial, d’abord avec les États-Unis, puis avec le Mexique, qui a déréglementé les investissements et vu des centaines de milliers d’emplois bien rémunérés partir vers des zones à bas salaires dans le monde entier.  Les travailleurs-euses de l’automobile ont été particulièrement touchés, les usines américaines ayant migré au Mexique, où les syndicats authentiques sont confrontés à une violente répression.  C’est l’avènement de la “mondialisation” néolibérale, dont le président Ronald Reagan (à qui Brian a donné une sérénade lors du sommet de Québec en 1985) et le premier ministre britannique Margaret Thatcher sont les coauteurs.  Le résultat est palpable.  Avant l’accord de libre-échange nord-américain, l’industrie manufacturière représentait 20 % du PIB du Canada ; aujourd’hui, elle n’en représente plus que 10 %.  Alors que les salaires et les avantages des PDG ont grimpé en flèche, les salaires des travailleurs-euses ont stagné et les jeunes travailleurs-euses sont confronté-es à des emplois de plus en plus précaires.  Selon le Centre canadien de politiques alternatives, les PDG les plus riches gagnent 246 fois plus que le travailleur moyen.

L’Agence d’examen des investissements étrangers de l’ancien gouvernement libéral ayant disparu, M. Mulroney a trouvé plus facile de privatiser Air Canada, les Chemins de fer nationaux du Canada (CN) et Petro Canada, ainsi que les célèbres Laboratoires Connaught, l’entreprise pharmaceutique publique qui aurait pu produire le vaccin nécessaire lors de la crise du COVID. (Stephen Harper a vendu la Commission canadienne du blé à des sociétés étrangères et Pierre Poilievre menace de supprimer le financement de la CBC s’il forme le gouvernement).

Bombardier a tiré le plus grand profit de la vente d’Air Canada et de ses acquisitions, devenant le troisième constructeur mondial d’avions en s’accaparant le marché des avions de ligne régionaux, en appliquant la technologie financée par les contribuables canadiens.  Bombardier a ensuite vendu son activité d’avions de ligne régionaux à Mitsubishi, réduisant le secteur à une coquille vide.

En outre, M. Mulroney a cherché à obtenir une règle de “règlement des différends entre investisseurs et États”, sous la pression des entreprises américaines qui réclamaient au Canada des millions de dollars au titre de la réglementation sur la protection de l’environnement. Cette disposition a été supprimée dans l’accord nord-américain renégocié grâce à une campagne massive menée par les syndicats et les organisations progressistes – bien qu’ils aient surtout fait appel au nationalisme canadien plutôt qu’à un programme socialiste pour la classe ouvrière.  Mais “Brian le menteur” allait causer bien plus de dégâts encore.

Être un partenaire impérialiste junior du mastodonte américain sur le plan économique implique d’être également son vassal sur le plan militaire.  Mulroney s’y est consciencieusement conformé, suivant la politique de l’OTAN là où elle le conduisait.  Avec la désintégration de l’Union soviétique à la fin des années 1980, l’OTAN s’est tournée vers l’Europe de l’Est.  Elle étend sa présence jusqu’au périmètre de sécurité de la Russie, fomente des “révolutions colorées” et prépare la guerre dans les Balkans, tout en continuant à soutenir des régimes soumis à Washington et à Ottawa dans toute l’Amérique latine.  Il a soutenu le principal avant-poste militaire américain au Moyen-Orient, l’État sioniste colonisateur de la Palestine occupée.  Le Premier ministre avait des divergences avec Reagan sur la guerre des étoiles et Cuba.  Pourtant, ils ont réussi à s’entendre.

La franche opposition personnelle de Mulroney à l’apartheid sud-africain, après que les masses noires aient fait le gros du travail, a suscité des questions sur les pratiques d’apartheid du Canada, pays colonisateur.  Un mois seulement après la visite de Nelson Mandela, en juin 1990, M. Mulroney a autorisé le déploiement de 4 500 soldats pour contrer la résistance des Mohawks à l’aménagement d’un terrain de golf et de condominiums sur le cimetière ancestral des autochtones, près d’Oka, au Québec.  Cet assaut a normalisé la réponse militaire et policière ultérieure aux défenseurs de la terre et de l’eau, alors même qu’Ottawa adoptait la “réconciliation” comme politique gouvernementale officielle.

La corruption est un leitmotiv des années Mulroney, illustré par la tristement célèbre affaire Airbus.  Le lobbyiste allemand Karlheinz Shreiber a versé au Premier ministre un pot-de-vin de 250 000 dollars pour persuader Ottawa d’acheter des avions Airbus et aider ainsi le constructeur européen à s’implanter sur le marché nord-américain de l’aviation commerciale.  Air Canada était alors encore une entreprise publique.  Mulroney a été démasqué, mais il n’a été condamné que pour avoir eu “une relation inappropriée” avec Schreiber.  Il n’y a pas eu de condamnation pénale.  Brian a gardé l’argent.  Les avocats ont été payés.  Ah, le charme discret de la bourgeoisie !

Fédéraliste convaincu et farouche opposant à la libération nationale, Mulroney entendait liquider une fois pour toutes la question nationale au sein de l’État canadien.  Après le fiasco de l’accord du lac Meech, qualifié à juste titre de sale affaire de couloir, il tente à nouveau sa chance avec l’accord de Charlottetown.  Cet accord ne répond pas aux exigences minimales du Québec en matière de souveraineté, ne consacre pas les droits des femmes et ne répond pas aux aspirations des peuples autochtones.  En même temps, il affaiblit la capacité du gouvernement fédéral à satisfaire les besoins sociaux du Canada anglais.  En bref, l’accord de Charlottetown aurait favorisé la décentralisation économique et la déréglementation sans libérer les nations opprimées.  L’Accord a été rejeté lors du référendum du 26 octobre 1992, 54,3 % des votants ayant voté NON.  Au Québec, le résultat a été de 56,7 %.  Une majorité d’autochtones a également dit NON.  Mulroney, qui a notoirement “jeté les dés”, a été totalement humilié.  Son échec cuisant dans l’art de gouverner a déclenché la montée du Bloc Québécois et du Parti réformiste réactionnaire, qui a abouti au Parti conservateur actuel, dirigé par Poilievre.  La désintégration du consensus de la classe dirigeante a été une conséquence involontaire de l’orgueil monumental de Mulroney.

Rien n’a davantage contribué à la profonde impopularité de Brian Mulroney que sa taxe sur les produits et services.  Le ministre des finances conservateur Michael Wilson a proposé la création d’une taxe nationale sur les ventes de 9 % en 1991, censée remplacer la taxe sur les ventes des fabricants de 13,5 % au niveau du commerce de gros.  Il s’agissait d’une ponction fiscale flagrante qui frappait tout le monde sans tenir compte de la capacité à payer (la définition même d’un impôt régressif) – un mauvais substitut à un impôt sur les sociétés et les particuliers fortunés.  La TPS a transféré des milliards de dollars des travailleurs-euses et des personnes démunies vers l’État au service des super-riches.  Cela a vraiment scellé l’héritage du Premier ministre en tant qu’instrument des grandes entreprises canadiennes.

Le mandat de Mulroney en tant que Premier ministre a mis en évidence la dépravation du néolibéralisme.  Sa mort a montré comment les grands pontes de la politique et des médias tentent de réécrire l’histoire en temps réel.  On peut deviner pourquoi ils se sentent obligés de le faire, surtout lorsque le capitalisme épuise sa crédibilité face à un monde en feu, à une humanité accablée par des inégalités croissantes et des guerres incessantes. 

Ainsi, l’affirmation absurde de Justin Trudeau selon laquelle M. Mulroney a créé un “pays moderne, dynamique et prospère” n’est qu’une pompe ridicule, digne d’un admirateur de la “vie de Brian”.